Nicolas et Martial Mutte de Sabourg, princes rêvés de Seborga – article Le Figaro 12/07/2018

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Le Figaro du 12 juillet 2018

 

SUCCÈS Ces deux Français ambitionnent de faire d’une ancienne principauté italienne voisine de Monaco un véritable micro-État.

ERIC BIÉTRY-RIVIERRE

 

LA GUÉRITE blanc et bleu n’est pas toujours occupée. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, à l’entrée du village, elle marque une frontière. Celle de la principauté de Seborga. Pour incarner ce contrefort des Alpes liguriennes coiffé d’un bourg médiéval, à une vingtaine de kilomètres de la frontière franco-italienne, les 2 000 habitants, dont environ 300 résidents, disposent d’une association folklorique de type loi 1901. Cette douzaine de membres actifs s’est baptisée Conseil de la couronne. En 2010, elle a élu « prince » un promoteur millionnaire, Marcello Menegatto, dit Marcello Ier. Son épouse, la princesse Nina, originaire d’Allemagne, tenait l’agence immobilière locale. Elle a été dans la foulée propulsée ministre des Affaires étrangères.

Avec un mandat de sept ans renouvelable, le couple a succédé à un autre prince – franchement autoproclamé celui-là -, Giorgio Carbone alias Giorgio Ier, mort en 2009. Cet horticulteur, figure pittoresque du coin, s’était au début des années 1960 plongé dans les archives. Jusqu’alors les historiens savaient qu’en l’an 954 le comte de Vintimille avait cédé le fief aux moines des îles de Lérins, lesquels en avait fait une principauté où se sont succédé jusqu’en 1746 quelque 110 princes régnants. À cette époque, Seborga a été achetée par le duché de Savoie. Elle s’est ensuite trouvée incluse dans le royaume d’Italie lorsque celui-ci est né en 1861, puis dans la République, en 1946. Toutefois, Giorgio Carbone avait fait une découverte : l’acquisition par Victor-Amédée de Savoie n’a jamais été enregistrée au cadastre. S’engouffrant dans cette faille légale, l’agriculteur avait réactivé drapeau, armoiries, hymne, médailles, ouvert plusieurs représentations à l’étranger, délivré passeports, battu monnaie (le Luigino indexé sur le dollar US), émis des timbres… Bref, il s’était déclaré indépendant de Rome. Attirés par tant d’incongruités tout en sachant que l’Italie ne renoncerait jamais à ses missions régaliennes dans ce royaume d’opérette, les touristes avaient afflué. Aujourd’hui, c’est toujours le cas.

Contrairement aux micro-États bien réels comme Andorre ou Saint-Marin, Seborga n’est qu’une micro-nation. Elle n’existe que virtuellement et cherche à se faire reconnaître à l’ONU. Dans les premiers temps de son règne, Marcello Ier a affiché de grandes ambitions. Il a rêvé, sur cette parcelle où l’on ne produit encore que des fleurs à parfum, d’une zone franche et d’un développement comparable à celui de Monaco, à seulement 40 kilomètres et sept fois moins étendu.

 

Plaidoirie devant la Cour européenne
Seulement le couple, sans doute trop pris par les compétitions de hors-bord sur la Riviera en compagnie du prince Albert, a délaissé la place avant de faire la une des journaux à scandale de la péninsule, en 2016. Marcello aurait eu à Dubaï, où il habite, une aventure extraconjugale avec une conceptrice de sacs et accessoires de luxe. Le Conseil de la couronne, déjà moribond, l’a sanctionné. Depuis, un rival s’impose, Nicolas Mutte de Sabourg. Lui a déjà créé un conseil constitutionnel seborgien, lequel l’a élu derechef Son Altesse Sérénissime Nicolas Ier. Son frère Martial étant, lui, promu chancelier. Problème : le duo est français. « Mais il réside et habite maintenant durablement à Seborga », assure Marc German, porte-parole de la chancellerie.

Nés en 1970 et 1974 près de Paris, fils d’officier de gendarmerie, Nicolas et Martial Mutte de Sabourg ont écrit ensemble des fictions sur la Vierge Marie, les Templiers ou Napoléon qui flirtent avec les théories du complot… Au sujet de leur légitimité, ils se prévalent de l’un de leurs aïeux, un aide de camp de Napoléon III qui aurait émis des droits sur Seborga après la bataille de Solferino. Seule la défaite de Sedan aurait empêché l’empereur d’y répondre favorablement… Pour l’avenir, ils défendent une politique qu’ils estiment plus en phase avec les attentes actuelles. Fini le béton, les hôtels de luxe, casinos, golfs et autres automobiles clubs envisagés par Marcello Ier. Ils n’ont de toute façon pas vu le jour. Bonjour en revanche la domiciliation bancaire et l’économie dématérialisée par le numérique.

Après des études d’administration générale, Nicolas Mutte de Sabourg a intégré l’équipe du préfet d’Île-de-France. Chargé du protocole et des déplacements, cavalier fan de polo, il s’est tissé un réseau d’influence international et a acquis des manières de diplomate. Ce tempérament laconique s’affirme humaniste. Il jure que les spéculateurs ne sont pas les bienvenus à Seborga et que son action première est avant tout légale. Après l’époque des chicaneries avec l’État italien vient celle d’une plaidoirie étayée devant la Cour européenne. Lui, contrairement à Marcello Ier, a bâti une constitution, un gouvernement et une administration électronique fonctionnelle 24 heures sur 24. Par lui encore, Seborga est signataire de la convention sur les droits et devoirs des États. Sur le site www.seborga-gouv.org sont également déclarés ouverts une banque centrale, un office des caisses des dépôts et consignations, un journal officiel et un plan d’urbanisme préservant les zones naturelles. Nicolas Ier ainsi que ses ambassadeurs multiplient enfin les rencontres avec des responsables italiens ou étrangers, envisagent des coopérations, des partenariats. Un traité d’amitié a déjà été signé entre la principauté et le Niger. De son côté, le gouvernement italien laisse faire, jugeant ces ambitions plus fantaisistes que dangereuses. Mais peut-être une principauté à la mode Nicolas Ier lui sera-t-elle profitable. Les seborgiens, qui votent aux élections italiennes, paient leurs impôts au gouvernement central et n’oublient pas qu’ils ont une mairie, le souhaitent.